Il est compliqué de s’attaquer à Extra-Pure de Roberto Saviano. Déjà dans quelle case ranger ce livre? Document d’un journaliste, récit parfois à la première personne dans lequel l’auteur met beaucoup du sien… On peut prendre Extra-Pure par différents bouts. Par soucis de simplicité, je rangerai cette oeuvre dans la catégorie Narrative Nonfiction – qui est un genre que je lis de plus en plus comme avec les livres de Michael Lewis – comme on dit dans le monde de l’édition Anglo-Saxon, je serai même plus précis en parlant de Crime Narrative Nonfiction. Saviano a l’ambition de décrire le plus précisément et de la manière la plus détaillée toute la filière cocaïne: production, distribution, transport, blanchiment. Les 530 pages sont très denses, toujours agrémentées de nombreuses données officielles qui peuvent soit rebuter le lecteur soit l’immerger dans cette industrie. Données officielles qui cachent tout ce qu’on ne voit pas malgré les quelques entrevues que Saviano a eues avec des acteurs du marché, si bien que malgré la totalité du continent que Saviano souhaite dévoiler, nous n’avons qu’un aperçu. L’auteur note bien cette limite. Il s’appuie sur les rapports officiels qui eux-mêmes s’appuient sur les saisies, dont on pense qu’elle ne représente que 10% du total produit. Nous avons donc une vue déjà très complète mais qui ne repose que sur 10% des faits. On parle de pointe émergée de l’iceberg, nous sommes en plein dedans.

Plutôt que de prendre le bouquin par sa chronologie, je vais distinguer plusieurs parties cohérentes de l’industrie de la cocaïne. Tout d’abord le produit: la cocaïne. Puis la géographie. Ensuite les principales organisations qui agissent sur le marché. Les opérateurs indépendants après, que je distingue des organisations car ceux-ci ne sont pas affiliés à des cartels/mafia. Enfin on s’intéressera à la raison de tout cela: l’argent, le cash, le flouze, la thune. On finira avec une galerie de portraits avant de livrer une conclusion toute personnelle. Ce très long article n’est pas exactement la critique d’Extra-Pure de Saviano mais une réflexion qui s’appuie presqu’entièrement sur le travail du journaliste.

Point méthodologique: j’ai mis de nombreux liens sortants, toutes les ressources n’étant pas disponibles en Français, j’ai indiqué entre parenthèses la langue vers laquelle le lien renvoie. Par exemple: (it.) pour Italien, (es.) pour Espagnol…

Le produit: la cocaïne

Saviano entrecoupe son livre de chapitres intitulés Coke#1, Coke#2…Qu’apprend-on à la seule lecture de ces chapitres? Tout le monde consomme. Toi, moi et si ce n’est pas toi, c’est ton frère, ta femme, ton collègue…La cocaïne est la drogue de la performance. Elle provoque une sensation de bien-être instantanée. C’est la drogue de l’instant présent. Carpe diem ici & maintenant. Demain n’existe pas. Tu ne penses pas aux conséquences de la prise de drogue. La cocaïne est le moyen le plus sûr et le plus rapide d’amasser une fortune. La cocaïne est la réponse universelle au besoin de liquidités. L’économie de la coke croît sans limite et se glisse partout. Toujours la même, elle a tout plein de noms selon les lattitudes: coke, C, aspirine, Vitamine C, stardust, 24/7…En plus de tous ses noms et des fortunes qu’elle autorise, elle est incalculable. Il est impossible d’évaluer sa production, les profits qu’elle génère. Voilà rapidement pour le produit. Voyons maintenant sa géographie.

La Géographie

Medellín

Sinaloa

Gioia Tauro

Miami

Madrid

Bissau

Lagos

Le continent américain domine cette industrie avec le Mexique, la Colombie et les Etats-Unis.

Le Mexique

Saviano raconte comment El Padrino, Felix Gallardo, un ex-flic devient le principal narco dans les années 70-80 et puis décide en 1987 lors d’un sommet entre chefs de diviser le territoire en factions indépendantes: les cartels, auquel participe déjà El Chapo. Il faut bien comprendre que ce n’est pas la drogue que les narcos contrôlent mais les routes, les circuits de distribution, les pipelines qui fournissent le principal marché: les États-Unis. La principale richesse des cartels est la frontière de 3000 kms entre les USA et le Mexique et donc le débouché sur un marché qui consomme 40% de la production de cocaïne.

La Colombie

On a longtemps cru qu’avec la mort de Pablo Escobar et le plan Colombia, on en avait fini avec la production de cocaïne. Il n’en est rien, bien sûr. La Colombie fournit encore aujourd’hui 60% de la cocaïne mondiale et ça va durer car les sommes en jeu sont colossales et font de nombreuses personnes. Les Colombiens sont les producteurs, les Mexicains les distributeurs même si cela n’est pas figé et évolue au gré des forces en présence, des dynamiques, des logiques de business.

Les Etats-Unis

Premier marché mondial pour la consommation de cocaïne, c’est là-bas que la valeur ajoutée est créée. Lorsque la valeur d’un gramme selon qu’il soit au Nord ou Sud de la frontière, varie de 1 à 20, on comprend rapidement que les États-Unis sont le marché sur lequel il faut être et distribuer la marchandise.

L’Europe

L’Europe est le second marché pour la cocaïne. On estime que 30% de la cocaïne mondiale est vendue sur le vieux continent. Après avoir saturé le marché nord-américain, les organisations criminelles d’Amérique du Sud et les mafias, principalement italiennes, ont ouvert le marché, en démocratisant un produit jusqu’alors l’apanage des couches supérieures de la société, pour des raisons de prix.

L’Afrique

L’auteur écrit que l’Afrique est blanche. Le continent est devenu une plateforme pour le transport de cette marchandise. Les organisations criminelles s’insinuent là où les États sont faillis et les institutions faibles. On a l’exemple de la Guinée Bissau où il est prouvé que les dirigeants de l’État ont a des degrés divers trempé dans le trafic. Les Nigérians sont la cheville ouvrière de ce trafic.

L’auteur n’évoque pas du tout l’Asie et parle un peu de l’Australie. Pour relier ces différents points sur une carte, il faut bien sûr des correspondants, c’est là qu’interviennent les organisations criminelles.

Les organisations criminelles

cartels mexicain, extra-pure saviano

Les cartels mexicains

On a vu comment les cartels naquirent au mitan des années 80, par la volonté des Felix Gallardo d’éclater les centres de décisions afin qu’une seule descente de police ne décapitât pas l’ensemble des opérations. On a donc le Cartel du Sinaloa, dirigé par el chapo, celui du Golfe ou encore celui des Zetas formés par d’anciens commandos militaires et des Kaibiles du Guatemala (un des moments de bravoure du livre), ou encore des organisations plus baroques telles que le cartel des Chevaliers Templiers. Toutes ces organisations se font plus ou moins la guerre pour contrôler les accès à la frontière. Tous morflent, civils, flics & militaires, journalistes, hommes politiques corrompus ou non si bien qu’il est compliqué pour certaines villes de trouver des candidats qui souhaitent se présenter aux élections locales. Les estimations quant au nombre de morts sont très compliquées à établir. Entre 2006 et 2013, on estime à pas loin de 100 000 le nombre de morts directement liés au trafic. La violence déployée est inouïe: charniers, décapitations…et toute action est très souvent revendiquée par les différents groupes par des vidéos sur internet ou des banderoles suspendues à des ponts. La situation ne paraît pas en voie d’amélioration et même si on a des gros acteurs qui peuvent agir de manière rationnelle, de nouveaux groupes apparaissent tous les jours et jouent la diagonale du fou pour se faire une place. Ce que nous explique Saviano, c’est que le gâteau est tellement gros que chacun peut faire sa part, d’autant plus que le gâteau continue de grossir. Les clients au nord consomment de plus en plus si bien qu’il y a de la place pour tout le monde mais qu’aucun cartel ne peut tolérer de perdre du terrain. Selon les observateurs, les cartels mexicains ont des cellules dans les 100 plus grandes villes américaines. En revanche, les Mexicains ne sont pas encore bien implantés en Europe.

Les cartels colombiens

Les Colombiens ont été les premiers à importer massivement aux États-Unis la cocaïne sous l’impulsion de Pablo Escobar. La mort du narco et la fin du cartel de Medellín devaient, pense-t-on, signifier l’arrêt du trafic. Certes ce fut la fin de la suprématie des Colombiens. Comme souvent le distributeur prend l’ascendant sur les fournisseurs lorsque ceux-ci montrent la moindre faiblesse, si bien qu’on a assisté à l’ascension des Mexicains concomitamment à la fin des grandes organisations criminelles colombiennes. Désormais on a pléthore de petites organisations qui achètent et distribuent de plus petites quantités de drogues vers les USA avec l’aide ou non des Mexicains. Au final les quantités distribuées aux États-Unis restent les mêmes ou augmentent, on a simplement plus d’acteurs sur le marché; en économie on parle d’oligopole à la différence du monopole où un acteur fait le marché. Ce qui fut le cas du cartel de Medellín dans les années 80 avec pas loin de 80% de la distribution. À ces organisations purement criminelles dont la seule raison d’être est le profit, d’autres groupes, plus politisés, au départ, ont aussi mis la main à la pâte. On pense notamment aux groupes paramilitaires d’autodéfense AUC et encore aux FARC, groupes dont l’idéologie première est de moins en moins présente à mesure que passent les années et que les appétits pour le profit généré par le trafic grandissent.

Les Mafias italiennes

Alors que Cosa Nostra tient toujours le haut de l’affiche au cinéma malgré son affaiblissement dans les années 80 et 90, c’est la N’drangheta calabraise qui a fait main basse sur le trafic de cocaïne pour distribuer la marchandise en Europe. L’organisation repose sur des clans familiaux soudés par les liens du sang si bien qu’aucun repenti d’envergure n’a jamais dévoilé les secrets de cette organisation. Comme toute mafia digne de ce nom, la N’drangheta est puissante car elle tient entre ses griffes un territoire, littéralement. Elle tient les ports, les usines, creuse des bunkers dans les montagnes de l’Aspromonte. Elle y fait entrer ce qu’elle veut, quand elle veut. Cette organisation a réussi à tisser des liens avec les cartels colombiens et mexicains. Comment? En payant rubis sur l’ongle et en laissant un de ses hommes sur place le temps que la somme soit payée. Concrètement, Roberto de la N’drangheta va rester en Colombie, comme de hôte de prestige ou otage, c’est au choix, le temps que les termes du contrat soient respectés. Ensuite la N’drangheta vend son produit à différentes organisations sur le vieux continent, mais pas seulement. En fait partout où elle a des correspondants: Canada, Australie…

Les organisations russes

Depuis quelques années la criminalité russe est assez bien documentée: films, livres, tatouages. On n’évoquera pas ici la naissance des vory v zakone dans les prisons soviétiques…On va s’intéresser rapidement au personnage de Don Seva, toujours sur la liste du FBI Most Wanted. C’est un Ukrainien de naissance mais qui a aussi des passeports israélien, hongrois…Présent dans tous les business illégaux – trafic d’arme, d’uranium, drogues, prostitution… – il est devenu si puissant qu’il était au centre de la guerre du gaz entre l’Ukraine et la Russie en 2009-2010.

Les organisations nigérianes

Les parrains nigérians parlent d’or blanc pour désigner la cocaïne dans un pays où coule l’or noir, cela prend tout son sens. Les Nigérians connaissent les routes pour faire parvenir la drogue d’Afrique de l’Ouest en Europe. Ils rendent également de très utiles services en fournissant de la chair à canon, ou encore les petites mains du trafic, essentiellement les mules.

Il est important de noter que même si une grosse partie du trafic est dirigé par les organisations criminelles, certains opérateurs agissent de manière indépendante, sans affiliation mais peuvent travailler avec elles.

Les opérateurs indépendants

pannunzi cocaine broker, extra-pure saviano

Le broker

Le broker est un rouage essentiel du narcotrafic. En gros, il fait tout et les autres font le reste. Le broker trouve les fournisseurs (colombiens), les clients (N’drangheta et autres organisations), négocie le prix d’achat, s’assure du bon déroulement de la transaction, fixe les incoterms – comme par exemple de savoir si on considère que la coke est livrée une fois que les douanes sont passés ou non – et recommence. Le plus gros broker a été arrêté en Colombie en 2013. Il s’appelle Roberto Pannunzi (c’est le type qui ressemble à rien sur la photo plus haut). Concrètement son boulot est d’acheter pour le compte de différentes familles mafieuses italiennes d’énormes quantités de cocaïne et de les acheminer à bon port. Il n’avance pas le cash, il met dans un pot commun l’argent récolté et achète en très gros. Par exemple, un type de Cosa Nostra va lui dire, je veux 500 kgs, un Calabrais va lui dire, je veux 500 kgs aussi. Pannunzi va aller voir les Colombiens qu’il connait bien car il est installé en Amérique du Sud depuis des années ( il a marié ses enfants à des gosses de narcos colombiens, reproduction sociale bourdieusienne à la mode narco) et va demander le prix de gros pour une tonne et donc négocier le meilleur prix pour ses clients. Là il va régler les détails du transport et livrer ses clients. On estime qu’à l’acmé de sa carrière, Pannunzi faisait entrer en Europe entre 1.5 t. et 2 tonnes de poudre blanche par mois. Évidemment son opération s’appuie sur des rouages essentiels, parmi lesquels le logisticien qu’on appelle aussi Doctor Travel.

Le Logisticien ou Doctor Travel

Dans toute entreprise qui fait de l’import/export, un logisticien veille à la bonne circulation des marchandises. Dans le narcotrafic ce rôle est dévolu à celui que l’on appelle le Doctor Travel. Il doit évaluer et mettre en oeuvre les moyens à disposition pour faire parvenir la drogue à bon port. Quels transports utilisés? Conteneurs, voitures, avions, sous-marins, semi-submersibles…Qui? Mules, skippers, capitaines de bateau…Où planquer la drogue? Bananes, couches pour enfants… Dans quels ports faire entrer la marchandise? Bref c’est un boulot payé rubis sur l’ongle car le doctor travel doit connaître les routes, en inventer de nouvelles, savoir la fréquence des contrôles, avoir des correspondants… Le transport est un élément essentiel du narcotrafic, tout comme les portes-conteneurs qui naviguent sur les océans sont un élément essentiel de la mondialisation. La cocaïne use des mêmes routes et invente même celles qui demain seront utilisées par des produits de consommation courante… autres que la coke, entends-je. L’anecdote suivante éclaire l’importance du transport et les moyens à disposition. En 2009, on a retrouvé dans le désert malien un Boeing 727-200 complètement cramé. Rapidement les autorités ont compris que cet avion avait servi a transporté d’énormes quantités de drogues avant de remonter le désert et d’aller au nord vers l’Europe. Toute cela est mis en branle pour que le produit soit disponible tout le temps et tout de suite grâce au dealeur.

Le dealeur

Le dealeur est le dernier maillon de la chaîne, le petit détaillant qui sert une clientèle fidèle. Il décide peu de choses en fait. Il vend, et encore au prix de vente conseillé par les gros trafiquants ( oui, le dealer ne décide pas du prix de vente de sa marchandise), la qualité qui lui a été assignée. Ce n’est pas lui qui décide de la pureté du produit et encore moins lui qui la coupe. Il peut travailler seul ou en groupe, dans la rue ou encore plus simple, il livre à domicile. Il ne décide de rien sauf des clients à qui il vend. Bref, le dealeur est dealeur car il gagne en un week end ce que certains peinent à gagner en plusieurs mois. La position du dealer est tout à fait comparable à celle de l’épicerie de quartier qui se fournit chez les grossistes.

Nous avons vu pas mal d’éléments du narcotrafic, les différents opérateurs, la logistique…bref c’est une énorme machinerie qui est mise en ordre de bataille avec une finalité et une seule: le flouze, le pèse, le fric, le pognon, le profit…

L’Argent

Saviano a le sens de la punchline qui défonce bien. J’ai noté celle-ci qui m’a plu:

Il existe deux sortes de richesse. Celle qui consiste à compter l’argent et celle qui consiste à le peser.

Lorsque là, il parle de peser l’argent, il faut l’entendre dans le sens premier, c’est-à-dire, peser l’argent avec une balance qui donne un poids en kilos.

L’accumulation primitive du capital

L’attrait de la cocaïne est essentiellement dû à la rapidité avec laquelle on fait de l’argent et à la culbute qu’on fait. Le prix au kilo chez les producteurs tourne vers les 1500€ et se vend à 60€ le gramme dans les rues de Paris (le prix varie selon la géographie mais est quasiment toujours le même dans une même aire géographique sur une période donnée). Bien sûr il faut ajouter les différents frais, les commissions du broker, le salaire de doctor travel et la marge du dealeur, mais il n’existe aucun produit au monde aussi demandé que la cocaïne qui permet de faire x40 entre le prix d’achat et le prix de vente public. Faisons une rapide comparaison avec l’or noir. C’est en Arabie Saoudite que le baril de pétrole est le moins cher à produire, environ 20$/baril; en juin 2008 le baril a atteint son max. historique soit 134$, soit x6.7. Voyez le capital qu’ont amassé les pays producteurs de pétrole.  Maintenant imaginez l’argent récolté par une organisation criminelle, par un opérateur indépendant qui se lancent sur un marché où la valeur du produit est multiplié par 40 (ce qui doit faire au minimum du x10, x15 une fois tous les coûts pris en compte). Voilà toute la raison de cet immense marché, ça tient dans ces quelques chiffres, les investisseurs multiplient leur mise par 10, par 15. Pour les entrants c’est l’accumulation primitive du capital, comme aux premiers temps de la révolution industrielle. Accumulation primitive du capital qui permettra ensuite d’entrer dans l’économie légale via le blanchiment d’argent et ainsi rendre sa fortune totalement propre.

Le blanchiment

Depuis la crise financière de 2008 (même si cela a commencé en fait après le 11 septembre 2001), il y a un département qui a pris de l’importance dans les grandes banques, c’est le service Compliances. Ce sont les gens qui disent si le virement de 20 millions de dollars de Gibraltar vers Hong-Kong est réglo ou non. Les personnes qui dirigent les départements compliances ont mis en place, sous l’autorité des gouvernements, des politiques de AMC/KYL (Anti-Money Laundering/Know Your Customer). La crise de 2008 a essentiellement été une crise de liquidités, les banques ne se prêtaient plus de fric entre elles, car elles n’avaient pas confiance l’une l’autre. Donc il leur a fallu trouver du cash pour continuer les opérations. C’est là que sont intervenues les organisations criminelles toutes heureuses de recycler leur argent dans des grandes institutions telles que HSBC et d’autres encore, alors pas très regardantes sur les fonds déposés sur leurs comptes numérotés. Comment cela se passe en pratique? Les cartels ne vont évidemment pas déposer des millions de dollars en cash à l’agence du coin, comme cela a pu être le cas dans le Panama de Noriega dans les années 80. Ce n’est pas beaucoup plus sophistiqué non plus. Il suffit de passer par des casas de cambio pour les cartels mexicains. Quoi de plus normal pour une maison de change que de déposer les dollars des touristes américains sur leur compte en banque de HSBC? Ceci n’est qu’une méthode très simple parmi des centaines d’autres. L’autre moyen, encore plus sûr, est d’acheter une banque. Saviano nous raconte l’anecdote suivante: une banque de San Marin est en difficulté, elle a besoin de 15 millions d’€uros; des entrepreneurs de la coke, sans affiliation aucune avec une quelconque mafia, proposent d’apporter la somme pour prendre le contrôle de cette banque, qui a pignon sur rue avec des vrais clients particuliers & professionnels,  pour effectuer le plus tranquillement du monde leurs opérations. Finalement l’affaire est éventée et ne se fait pas. Mais voici rapidement décrites deux méthodes parmi le large éventail des moyens à disposition des narcos pour blanchir de l’argent.

Nous venons de décrire, des organisations, des mécanismes, des routes, des moyens de transport mais tout ceci n’est que le fait d’actions délibérées d’hommes et de femmes. J’ai classé ce livre dans ma catégorie spécialement inventée pour “Crime Narrative Non Fiction”, je l’ai fait car à la différence d’un essai classique, Saviano dresse le portrait d’hommes et de femmes qui font ce marché et qui donnent chair et corps à une industrie. Sans tous les citer, je vais en sortir quelques-uns.

Quelques figures

Enrique “Kiki” Macarena: Flic de de la DEA qui a infiltré l’organisation du Padrino. Il a été découvert, supplicié et torturé. La DEA s’est vengée, plus un seul fonctionnaire américain n’a été tué par les cartels après Macarena.

On va faire l’impasse sur les parrains mexicains tels El Padrino ou encore El Chapo.

Plus intéressant le parcours de Salvatore Mancuso. C’est le fils d’Italiens installés en Colombie. Son rêve, avoir une finca, une terre et la valoriser malgré l’avis contraire paternel obligé de vendre sa ferme après 30 ans de sacrifices pour payer les guerilleros FARC qui le menacent constamment. Salvatore est têtu. Il hérite de la ferme de ses beaux-parents, travaille cette terre fertile et obtient des succès. Des FARC viennent le voir pour qu’il paie l’impôt révolutionnaire. Il refuse, fait suivre les racketteurs, leur tend une embuscade la nuit et les tue. Il monte un petit groupe de défense avec les propriétaires aux alentours de sa ferme. Maintenant il est wanted par ses ennemis. Les frères Castaño, dont le père a été assassiné par les guerilleros, créent les AUC et demandent naturellement à Salvatore Mancuso de les rejoindre. Au début il refuse, puis finalement il est obligé d’accepter. Il devient un des chefs de l’AUC en même temps qu’un des principaux fournisseurs de cocaïne à destination de l’Europe et plus précisément de la Calabre où il a des liens familiaux. Lors de sa confession, il avoue sa participation dans 87 meurtres. On lui en attribue 300 et il est extradé vers les USA en 2008.

On a parlé des brokers tel que Pannunzi, originaire du sud de l’Italie, qui a un alter ego au nord du nom de Pasquale Locatelli (it.)

Martin Woods (en.) est un ancien policier avec une formation financière. Il rejoint le service compliances de la Wachowia Bank, une grande banque américaine, en 2005. Rapidement, il découvre de nombreuses irrégularités, rédige des rapports, fait remonter à sa hiérarchie. Rien ne se passe. Au contraire, il est mis au placard et poussé à la démission. Après 2008, son ancien employeur prend une amende de quelques centaines de millions de dollars pour avoir étouffé les rapports de Woods. Le whistleblower reçoit même une lettre de l’administration US pour son boulot, mais trop tard. Sa vie est en ruines.

On peut aussi parler des journalistes assassinés car ils ont documenté cette industrie. Christian Poveda, ex-reporter de guerre, est mort alors qu’il tournait un reportage sur les maras salvadoriennes, exécuté de plusieurs balles dans le dos. Son film La Vida Loca est disponible un peu partout.

Que d’hommes! Pas une femme depuis le début de ce très long article. On pourrait parler de Lucy Edwards (en.), spécialiste de la lutte contre la fraude bancaire qui donne des conférences dans le monde entier, et de son mari qui ont aidé des groupes mafieux russes à blanchir des sommes astronomiques. On va s’intéresser à Griselda Blanco, prostituée dès l’âge de 13 ans, elle épouse un narco et arrose Miami de coke. Pour elle, les hommes ne sont qu’un moyen. Son plus jeune fils porte le nom de Michael Corleone, tout un poème. Elle meurt assassinée dans les rues de Medellín en 2012. On peut aussi distinguer Sandra Ávila Beltrán, nièce du Padrino, femme de narco, et femme jusqu’au bout des ongles, qui atteint ses objectifs en séduisant les hommes. On l’appelle la Reine du Pacifique, dont on a tiré plusieurs oeuvres de fiction.

On va finir avec un portrait qui n’est pas explicité dans le livre, mais qui suinte à chaque page. Celui de l’auteur. Saviano, depuis Gomorra vit sous la protection des carabiniers, à qui il dédie son livre et qui l’ont protégé pendant plus de 38 000 heures au moment de l’impression du livre. Saviano raconte sa ville, Naples. Les incessantes guerres de gang, de territoire. On le sent épuisé par tout ce qui a été dit sur lui, par toutes les critiques qu’il a essuyées, par tout ce qu’il a fait subir à sa famille. À lire extra-pure, on sent que Saviano n’a plus aucune issue, si ce n’est celle de raconter, de continuer son boulot de journaliste, d’écrivain. On a l’impression qu’il ne peut que s’immerger dans ce bain, éplucher tous les rapports sur la criminalité organisée. Saviano a l’air désespéré, le dernier paragraphe de la page des remerciements en témoigne.

Merci à ma famille, qui paie par ma faute un prix exorbitant. Malgré tous les remerciements du monde, je ne pourrais jamais me faire pardonner et je le sais.

Conclusion

La cocaïne est produite en Amérique du Sud. Des organisations intégrées et des opérateurs indépendants la distribuent partout dans le monde. Amérique du Nord et Europe représentent 70-80% du marché. Des milliers de personnes travaillent dans cette industrie et font tout pour que le produit arrive au client final en empruntant les routes commerciales classiques, en inventant d’autres…Le produit est ensuite transformé (coupé), packagé comme n’importe quel produit avec des marques sur les pains de cocaïne. Les profits générés sont immenses, investis dans l’économie légale: immobilier, commerces, banques. La cocaïne permet en premier lieu l’accumulation primitive du capital en un temps record. Une première conclusion s’impose: la cocaïne est un produit de consommation courante qui rapporte bien plus que n’importe quel autre produit. Pourquoi? Parce qu’elle n’est pas autorisée. L’autoriser semble être une solution possible. Un contrôle de la chaîne de production nécessaire ou non avec un marché qui s’autorégule. Le capital accumulé pourrait être réinvesti dans l’économie, donnant ainsi une bouffée d’air à des acteurs économiques en manque de liquidités. On m’opposera la morale. C’est pour des questions de morale que la Prohibition aux États-Unis a été votée. Des fortunes ont été bâties grâce à cette loi, ensuite réintégrées dans le circuit légal. Je n’ai pas de chiffres sur l’argent gagné pendant la Prohibition et investi ensuite dans l’économie réelle, mais c’est assurément énorme, surtout au début des années 30, en pleine crise de 1929, lorsque tous les opérateurs avaient besoin de cash. Mon avis tout personnel, à la lecture d’Extra-Pure est assez tranché. Les gens consomment de la cocaïne et se droguent depuis la nuit des temps et cela va perdurer encore quelques siècles. L’argent de la drogue est là. Autant l’utiliser. Le premier pays qui légalisera la cocaïne aura un avantage compétitif et ainsi accès à un capital qu’il pourra utiliser pour investir. La France est un pays capitaliste sans capital; on sait où le trouver, en revanche ce qui va être compliqué à trouver, c’est la volonté politique.

Films & livres etc…

Extra-Pure est peut-être le travail journalistique le plus documenté sur l’industrie. C’est un phénomène qui m’intéresse depuis longtemps. Si vous préférez la fiction pour appréhender le sujet, je me permets de recommander quelques oeuvres, cette liste est évidemment très incomplète.

Film: Traffic, Steven Soderbergh

Séries: Narco NetflixKingpin

Roman: La griffe du chien, Don Winslow

Documentaire: Cocaïne cowboys

Je vous remercie pour le temps que vous avez consacré à la lecture de ce très long article.